lundi 24 avril 2017

104- Naturel vs synthétique -4- De la production des pyréthrines naturelles

NATUREL VS SYNTHÉTIQUE – DE LA PRODUCTION DES PYRÉTHRINES NATURELLES

A la suite de mon précédent article de cette série sur les pyréthrines et les pyréthroïdes (https://culturagriculture.blogspot.com.es/2017/04/101-naturel-vs-synthetique-3.html), j’ai reçu une question, le 5 avril, sur la version française « Bonjour, pour produire des pyréthrines naturelles, il convient de cultiver des fleurs de pyrèthres. De plus en plus de pyrèthres, puisqu'il y a de plus en plus d'agriculture biologique. Savez-vous si la culture de ces fleurs de pyrèthres se fait en agriculture biologique ? »
Ma réponse a été « Je n'ose même pas penser que des champs de pyrèthre destinés à la fabrication de pesticides bio puissent être cultivés avec des pesticides de synthèse. Mais, y a-t-il un contrôle? Je n'en sais rien. »


Mais Wackes Seppi, connu des milieux agricoles francophones pour son blog (http://seppi.over-blog.com/) abondamment fourni et critique, me passe un lien en français (https://erwanseznec.wordpress.com/2016/10/12/comment-le-bio-externalise-les-pesticides-conventionnels-chez-les-pauvres-121016/), accompagné du commentaire « Vous allez tomber sur le cul ! »

Et je suis tombé sur le cul !!!

Erwan Seznec est un journaliste indépendant français, connu sur ses prises de position critiques, allant souvent à l’encontre de la bien-pensance sociale et du politiquement correct.
Au mois d’octobre 2016, il publiait sur son blog l’article suivant, que je reproduis en intégralité, comme d’habitude.


« Comment le bio externalise les pesticides conventionnels chez les pauvres - 12/10/16

La marée des articles annonçant la disparition des pesticides dans les jardins particuliers à l’horizon 2019 a opportunément recouvert deux écueils conceptuels un peu gênants. Le premier, développé dans  l‘enquête sur les pesticides bio parue dans Que Choisir, est que les pesticides bio, qui resteront autorisés, ne sont pas tout à fait sans inconvénient. Par ailleurs, ces  pesticides bios ne suppriment pas l’emploi de phytosanitaires conventionnels. Dans le cas de la pyréthrine, ils l’externalisent en Afrique de l’est et en Papouasie Nouvelle-Guinée.

Les pyréthrines sont des insecticides produits à partir de fleurs de pyrèthres de Dalmatie et de chrysanthèmes. On les retrouve dans des dizaines de préparation homologuées en agriculture biologique.

Les fleurs en question, bien entendu, doivent être cultivées quelque part. En l’occurrence, c’est en Tanzanie (60% de la production mondiale), en Papouasie Nouvelle-Guinée et au Kenya. On apprend dans ce document kenyan qu’il faut 52.000 plants pour obtenir 25kg de poudre. Ici, on découvre que le pyrèthre, sans surprise, est attaqué par des ravageurs et des champignons.

Et dans cette étude australienne fort détaillée (1), le lecteur perspicace trouve confirmation de ce que le bon sens lui suggérait peut-être déjà. Pour traiter ces cultures non-alimentaires, les Tanzaniens et les Néo-Guinéens n’ont aucune raison d’utiliser des pesticides bio, plus coûteux. Ils emploient l’arsenal conventionnel.


« Dans les cultures de pyrèthre en Afrique de l’est et en Papouasie Nouvelle Guinée », écrivent les chercheurs australiens et américains, « les fongicides efficaces contre l’ascochytose du chrysanthème (ray blight, ndlr) comprennent l’éthylène-bis-dithiocarbamates, le captan, le bénomyl, le chlorothalonil et le dichloronaphthoquinone ». Par ailleurs, « une panoplie d’autres produits appartenant au groupe des inhibiteurs de la déméthylation, incluant le difénoconazole, ont prouvé leur efficacité », à condition de procéder à « plusieurs applications de ces fongicides ».

Le difénoconazole est à peu près tout ce que proscrit l’agriculture bio : toxique pour les mammifères, pour les milieux aquatiques, et persistant avec une demi-vie de 1600 jours dans certaines conditions. C’est page 5 de l’étude (1).

Dans les deux ans qui ont suivi les tests d’efficacité, se félicitent les chercheurs, « 90% des producteurs de pyrèthres en Tanzanie » ont adopté le programme fongicide. Les auteurs australiens sont de l’université de Tasmanie, où le pyrèthre est également cultivé. On peut penser qu’ils ont de bonnes informations sur l’Afrique. MGK, le leader australien du secteur, a des exploitations en Tanzanie.

En 2010, des chercheurs allemands avaient relevé le paradoxe. Le Kenya produit des fleurs séchées de pyrèthre, mais « 95% de la pyréthrine brute est exportée vers des pays développés plus soucieux de l’environnement, où elle est vendue à prix premium, laissant le Kenya importer des pesticides de synthèse meilleur marché » (2).

Le cas kenyan laisse penser que la culture du pyrèthre n’est pas une mince affaire. De 70% du marché mondial au début des années 2000, sa production est tombée à moins de 5% dix ans plus tard, pour cause d’irrégularités dans les rendements. L’agriculture est un métier passionnant mais difficile.

Erwan Seznec

PS : les termes techniques ont été traduits à partir du site http://www.btb.termiumplus.gc.ca. Je remercie par avance les lecteurs qui me signaleraient des erreurs.

1) Diseases of Pyrethrum in Tasmania: Challenges and Prospects for Management. http://apsjournals.apsnet.org/doi/pdf/10.1094/PDIS-92-9-1260

2) « Incidentally, Kenya is the leading producer of a natural pesticide, pyrethrin, which is a broad-spectrum insecticide made from dried flowers of pyrethrum (Chrysanthemum cinerariaefolium). However, 95% of the crude pyrethrin is exported to more environmentally conscious developed countries, where it earns a premium price, leaving Kenya to import the cheaper toxic synthetic pesticides ».  Potential environmental impacts of pesticides use in the vegetable sub-sector in Kenya. »



J’ajoute, car ça me parait important, que le document australien explique aussi, en page 2, que pour une culture de pyrèthre performante, l’usage des herbicides est nécessaire, ainsi que l’irrigation intensive par aspersion accompagnée de l’utilisation de fertilisants. On y apprend enfin que la récolte des fleurs est mécanique.
Tous ces critères sont a priori contraires à la philosophie de l’agriculture biologique.


Ma surprise fut telle que je décidai de chercher un peu plus. Et je suis tombé sur un document kenyan, de HighChem Agriculture, une entreprise de conseil et d’accompagnement des producteurs de pyrèthre, qui vend aussi les semences et les productions obtenues. Ce document explique les grandes étapes de la culture (http://www.highchemagriculture.co.ke/en/pyrethrum-farming.php) et on y apprend que le contrôle des ravageurs se fait sur la base de 3 insecticides de synthèse, le carbaryl (un carbamate interdit en Europe depuis 2006), le dioxathion (un organophosphoré interdit en Europe depuis 2002) et, ô surprise, l’alphacypermethrine, un pyrethroïde de synthèse.
Et tout ça pour produire une pyréthrine naturelle, autorisée en agriculture biologique ?

Voilà, voilà.
Que doit-on en penser ?
Ce que je vous ai déjà dit à plusieurs reprises : le bio est avant tout un marché juteux, pour lequel tout est permis, en particulier de tromper allègrement le consommateur, mais aussi l’agriculteur (qui, dans ce cas, achète des pyréthrines naturelles en toute bonne foi, sans savoir qu’il se fait rouler).
Ce marché est avant tout développé dans les pays les plus riches (en particulier en Europe), dans lesquels il est de bon ton, il est même du plus parfait bobo de consommer bio. C’est mieux pour la planète !
Oui, sauf que, d’une part le bio a beaucoup de côtés obscurs qui sont systématiquement passés sous silence, et d’autre part faire du bio en Europe est beaucoup plus facile si les aspects les plus négatifs sont délocalisés à l’autre bout de la planète !

On est encore une fois dans le marketing, dans la communication.
On passe sous silence tous les aspects non-vendeurs, pour ne pas choquer le consommateur. C’est le même problème avec les OGM. On n’en produit presque pas en Europe, mais on en importe par bateaux entiers, produits dans d’autres parties du monde.

Là c’est pareil. Au contraire de ce que croyais, candide et naïf, les pesticides bio ne sont pas produits selon les critères incontournables de l’agriculture biologique.

C’est quand même un comble !!!

Ça ne retire rien au mérite des agriculteurs qui produisent en bio, que ce soit par choix philosophique, ou économique. Mais ils doivent le faire avec un nombre limité d’alternatives face aux problèmes phytosanitaires qu’ils rencontreront de toute manière, et qui les oblige à travailler de manière extrêmement précise car ils ont très peu de marge d’erreur.

Mais ça démontre juste qu’au bout du compte, l’agriculture biologique est une vaste supercherie, qui sert à un certain nombre à s’engraisser sur le dos des agriculteurs et des consommateurs.

Je vous l’ai déjà dit, je le répète une fois de plus, et ce ne sera pas la dernière, l’avenir n’est pas à l’agriculture biologique, il est à la Production Intégrée ou Production Raisonnée (https://culturagriculture.blogspot.com.es/2014/11/32-les-methodes-de-production-4-la.html),  ou plus récemment Agroécologie. Bref, l’usage des pesticides est indispensable pour une agriculture durable, et une production d’aliments plus juste et plus écologique.

Nos politiciens seront-ils assez intelligents, bien conseillés, intègres et courageux pour savoir dire aux lobbies écologistes, aussi bien qu’aux lobbies industriels, que leur place n’est pas dans le débat politique ?